Le problème avec ... Game of Thrones

La saison 6 de Game of Thrones a marqué un tournant dans le processus de production de la série. En dépassant le stade de l'histoire où se sont (temporairement) arrêtés les livres, elle s'est libéré du carcan des écrits de GRR Martin. Si jusque là elle n'y restait pas totalement fidèle, elle ne pouvait s'en écarter trop, ni aller à son encontre, sans s'attirer le mauvais oeil des gardiens du temple. Désormais elle peut se développer à sa guise sans risquer de pocès en hérésie, mais pas sûr qu'on y ait gagné au change.

Soyons clairs, ester excessivement fidèle au texte que l'on adapte n'est pas non plus la meilleure idée du monde pour une série, qui doit suivre les codes et répondre aux exigences de son format. Elle a aussi la possibilité de s'adapter, à ses spectateurs, ses acteurs, ses échecs passés, à l'air du temps ... pour en retirer le meilleur. Mais dans le cas de Game of Thrones, l'oeuvre d'origine tenait lieu de garde-fou salvateur.

Au démarrage GoT se caractérisait par ses recours récurrents à la sexposition et par une violence qui se démarquait des canons habituels en touchant les entités "innocentes" que sont traditionnellement les enfants et les animaux. Mais elle s'est réellement forgée une réputation et a attiré les foules en retranscrivant à l'écran les coups de Trafalgar imaginés par l'auteur dans sa saga littéraire, à commencer par la mise à mort aussi soudaine qu'inattendue du personnage "principal" avant même la fin de la première saison. Et le public fut réceptif.

Autre événement marquant de la saga (déjà évoqué ici), la version écrite du "Red Wedding" vaut par son point de vue et sa mise en place. Le chapitre est narré à travers le regard de Catelyn Tully qui voit les signes avant-coureurs du désastre mais les ignore ou les mésinterprète, entrainant le lecteur dans sa méprise et, quand il est trop tard, dans ses regrets. Dans la série le même événement ne s'encombre pas d'une telle mise en place, au contraire tout au long de l'épisode il élude les indices de ce qui se trame. Ce qu'il veut c'est surprendre par sa soudaineté et choquer par sa violence graphique.

 A partir de là le but du jeu pour les show-runners fut de tenter de reproduire ces effets de manche, en reprenant ceux déjà imaginés par l'auteur, en montant en épingle des rebondissements de moindre impact, ou en inventant de toute pièce des événements. Tant que la trame de la série était obligée de suivre à peu près celle des livres, la marge de manoeuvre était limitée. Certes ça n'a pas empêché, par exemple, de brûler vive une petite fille dans une scène gratuite, injustifiée et sans conséquences, mais la trame générale de la série n'était pas encore totalement dédiée à servir de catalyseur à ces fulgurances parfois aussi violentes qu'inutiles. 

Mais avec la saison 6, les digues sont tombées, les scénaristes font ce qu'ils veulent, et c'est moche.

Alors s'enchainent les morts "importantes", les scène "impressionantes" et les révélations improbables, et une grosse part de la narration est dévouée à provoquer tout cela. Les morts ressuscitent, les oubliés reviennent juste le temps de mourir à l'écran et les parcours des personnages n'ont plus aucun sens : utiliser la saison 6 pour faire revenir Daenerys au point où elle en était en saison 2 ne semble pas être un problème. L'intrigue se borne à rattacher des faits marquants les uns aux autres sans plus s'embarasser de conséquences, de contraintes de temps ou d'espace, ni même des règles établies par l'auteur pour définir le cadre narratif de son univers. Arya se remet d'une éventration entre deux épisodes, les Fer-Nés se retrouvent face à Daenerys alors que c'était totalement inconcevable deux semaines plus tôt, et Daenerys, encore elle, est désormais insensible au feu en toute circonstance contrairement à ce qu'à toujours affirmé GRR Martin. Une dernière pour la route ? La subtilité que met l'auteur à laisser transparaitre, entre les lignes de ses romans, qu'une poignée de maisons toujours loyales aux Stark  travaillent à rétablir Rickon sur le trône de Winterfell ne sera jamais retranscrite à l'écran. Le faire revenir sans explication après trois saisons d'absence pour le trucider en deux épisodes correspondait plus aux ambitions des showrunners.

Le "twist d'Hodor" me semble tout à fait symptomatique de cette dérive. Pour construire cette "révélation", trois personnages oubliés depuis plus d'une saison refont leur entrée dans la série, un mécanisme de voyage dans le temps est mis en place et le lieu où se produit "l'événement" est configuré sans aucune logique fonctionnelle ni cohérence avec son environnement (cette porte n'a rien à faire là). Au delà du ridicule objectif de cette épiphanie (Hodor est une contraction de "Hold the door" et on en fait un cliff de fin d'épisode, vraiment ? ...), le problème est qu'elle est en plus totalement artificielle et même paradoxale. Le mécanisme qui la révèle est à la fois catalyseur, révélateur et révélation en soi. La raison pour laquelle Hodor répète constamment "Hodor" je pense que tout le monde s'en fiche; ici ce qui est révélé c'est que Bran peut provoquer le passé. Et si l'on s'arrête à ce qu'on a vu jusque là, cette aptitude n'a aucune incidence sur l'histoire : Bran a la capacité de provoquer le passé uniquement pour nous révéler qu'il l'a ... Le twist n'existe que par lui-même et pour lui-même.
Ah et on en profite quand même pour tuer un autre personnage notable, mais comme déjà dit ça n'a pas d'incidence puisqu'il est immédiatemment remplacé par un autre, sorti de nulle part, qui reprend son rôle fonctionnel : escorter Bran (qui est d'ailleurs retombé dans les oubliettes de la série depuis) ...

Certes sur le moment la surprise prend le dessus et on peut se laisser emporter par l'enthousiasme, au même titre qu'on clique sur Like après avoir été estomaqué par cette vidéo dans laquelle "vous n'allez pas croire ce que fait cet homme !!!", mais au-delà du ressenti instantané, quel est l'intérêt ? Game of Thrones base sa notoriété sur ces rebondissements faciles et gratuits qui ne valent que par leur effet de surprise plutôt que par leur construction et leur mise en place. Ce qui participe grandement à cette fâcheuse tendance à la diabolisation du spoiler sur cette série en particulier. Ces effets de manche ne sont que l'équivalent narratif du "jump scare", qui se contente de faire sursauter le spectateur par un artifice instantané et inattendu, plutôt que de chercher à provoquer un effet durable en instillant une ambiance travaillée en amont. Inutile de détailler en quoi le revisionnage d'oeuvres faisant ce genre de choix ne présente que peu d'intérêt. Et par extension, si un spoiler gâche réellement la découverte d'un élément de l'oeuvre, alors il est probable que cet élément était mal foutu à l'origine.

Ce soir, dernier épisode de la saison 6, on nous annonce "peut-être le meilleur épisode de toute la série !". Encore de grands moments en perspective..

 

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